Production de pneumatiques : la France décroche
Fabriquer en France est plus difficile que dans les pays voisins
Evolution de la production de pneumatiques en tonnage en France et dans les pays voisins entre 2013 et 2025 (source : Eurostat, en milliers de tonnes).
Concernant la production de pneu, la France, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie ne suivent pas du tout la même trajectoire. L’Italie et l’Espagne résistent à peu près bien sur la période 2013–2025 (-2% et -8% respectivement), tandis que la France et l’Allemagne enregistrent des décrochages sévères (-64% et -46%). L’espagne et l’Italie ont maintenu leur appareil productif, tandis que la France et l’Allemagne l’ont drastiquement réduit.
La France : cas le plus dégradé
La France part de 450 kt produit en 2013 et arrive à 162 kt en 2025. C’est le recul le plus fort en valeur relative comme en tendance continue. Deux épisodes se détachent :
- 2014 : chute de -18% par rapport à 2013 en un seul exercice. Cette baisse de la production est liée notamment aux fermetures des sites de Goodyear à Amiens et de Michelin à La Roche-sur-Yon.
- 2020 : chute de -32%, la plus forte de tous les pays, liée à l’arrêt Covid. La reprise 2021 (+9%) n’est que partielle et de courte durée. Le site Bridgestone à Béthune ferme.
- 2022–2025 : aucune stabilisation. La trajectoire reste baissière à un rythme de -5% à -17% par an, ce qui suggère de nouvelles réductions de capacités et pas seulement une variation conjoncturelle.
La perte des capacités de production nationale est significative.
L’Allemagne : recul important mais plus tardif
Stable jusqu’en 2018 autour de 725–770 kt, l’Allemagne subit un décrochage brutal en 2020 (-26%) puis ne se rétablit jamais. En 2025, elle est à 409 kt, soit un niveau inférieur à l’Espagne pour la première fois sur la période. La perte de leadership industriel est indéniable.
L’Espagne : relative résilience
L’Espagne suit une trajectoire intéressante : croissance jusqu’en 2018 (681 kt, pic de la série), recul Covid en 2020 (-15%), rebond fort en 2021 (+21%), puis correction depuis 2022. Elle reste globalement stable sur l’ensemble de la période et finit 2025 à 536 kt, au-dessus de son niveau de départ.
L’Italie : la trajectoire la plus stable
L’Italie est le seul pays à afficher une quasi-stabilité sur 13 ans (de 264 à 260 kt). Son rebond post-Covid (+22% en 2021) est le plus fort de tous les pays étudiés, et les replis suivants restent modérés. C’est le reflet d’une base de production plus orientée vers des segments haut de gamme et poids lourds et à une moindre exposition aux délocalisations.

Le choc Covid de 2020 : commun à tous les pays, mais inégalement absorbé ...
Tous les pays reculent en 2020, mais l’ampleur diffère nettement : France -32%, Allemagne -26%, Espagne -15%, Italie -19%. Et surtout, la dynamique post-Covid diverge : Espagne et Italie rebondissent fortement, France et Allemagne seulement partiellement.
Cela confirme que le Covid a accéléré des tendances structurelles préexistantes en France plus que dans les autres pays.
Les mises en marché
Les volumes de pneus mis en marché en France (sorties d’usines et d’entrepôts) sont globalement stables. En effet, ces volumes (dits Sell In) varient en fonction des lentes évolutions du parc circulant (nombre de véhicules en circulation) et surtout du nombre de kilomètres parcourus par leurs propriétaires ou utilisateurs.
Les prix jouent aussi : les fortes hausses de prix des pneumatiques et des carburants en 2022 puis le maintien en 2024 de niveaux de carburants encore 17 à 18 % au-dessus de 2021 ont favorisé des arbitrages d’usage et des reports d’achat.
Certains facteurs structurels peuvent avoir un impact plus marginal comme par exemple l’électrification du parc. Les véhicules électriques usent, en effet davantage leurs pneus que les véhicules thermiques. Néanmoins l’évolution de la proportion de véhicules électriques dans le parc circulant est également très lente.
Les tendances par types de véhicules et par segments
Le Total TC4, c’est à dire les pneus de véhicules Tourisme, Camionnette et 4×4 SUV progresse de 29,5 à 30,6 millions d’unités entre 2013 et 2025, soit une hausse modeste de +3,6 % sur douze ans. Les dynamiques ne sont pas les mêmes sur tous les segments :
- Avec 24,5 millions de pneus en 2025, le segment Tourisme représente environ 80 % du total TC4. Sa trajectoire de long terme est légèrement négative. Il perd environ 3,6 millions de pneus entre son pic de 2018 (28,1) et 2025 (24,5). Deux facteurs expliquent cette baisse : d’une part une érosion structurelle liée à un glissement vers le segment 4×4 SUV qui capte une part croissante des motorisations et d’autre part, à des reports d’achat successifs et cumulés (les automobilistes repoussent le renouvellement de leurs pneumatiques en période de crise et d’inflation).
- Le segment 4×4 SUV est le seul segment en croissance franche sur la période : +178 % entre 2013 (1,2) et 2025 (3,3). La progression est quasi continue, portée par la montée en parc des SUV. Le ralentissement récent (–0,9 % en 2025 après +14,4 % en 2024) est dû à l’inflation.
- Le segment camionnette (VUL) affiche 2,8 millions de pneus en 2025, en légère baisse. Après un pic à 3,2 millions en 2021 (+28,5 %), il recule depuis, avec -12,3 % en 2023. Le rebond partiel de 2024 (+4,7 %) ne compense pas ce recul. Ce segment est étroitement lié à l’activité de la livraison, du BTP et du commerce, donc sensible aux cycles économiques.
Egalement sensibles aux cycles économiques, les volumes Poids Lourds neufs (transport de marchandises et personnes) restent stables autour de 1 à 1,2 millions depuis 2013. Le creux de 2023 (–16,4 %) est notable et s’explique par une entrée massive de pneus d’importation (hors scope) sur les marchés européens et symptomatiquement en France. La légère reprise en 2024 (+6,3 %) est encourageante mais fragile.
Le segment agraire est en déclin structurel prononcé : de 0,25 millions en 2013 à 0,14 millions en 2025, soit –44 % en douze ans. Les tendances annuelles sont presque systématiquement négatives depuis 2016. Ce recul est la conséquence des baisses des revenus agricoles.
Organisation de la distribution
La distribution de détail des pneus de rechange est répartie dans 5 grands canaux de distribution (voir ci-dessous).
Comme pour les mises en marché, le monitoring des ventes aux utilisateurs finaux (Sell Out) ne couvre pas la totalité des canaux de distribution. Le panel GfK-Syndicat du pneu enregistre les ventes de 4 canaux de distribution sur 5, soit les pneumaticiens, les centres autos, les réparateurs rapides et les Pure Players. Les Généralistes (réseaux de constructeurs et garagistes) ne font pas partie du panel.
Selon GfK, sur les 25 millions de pneus tourisme mis sur le marché en 2023, environ 4 millions sont commercialisés en BtoB par les pneumaticiens et le reste en BtoC directement à l’utilisateur final.
Les pneus industriels (poids lourds, génie civil, agraire, manutention) sont commercialisés en BtoB à 80% via le canal des pneumaticiens et 20% directement par les manufacturiers.
Les spécialistes du pneumatique
Spécialistes historiques, la commercialisation de pneumatiques demeure leur activité principale même s’ils se sont peu à peu également positionnés sur des activités de maintenance et d’entretien automobile (vidange, freins, pare-brise, ...).
La vente de pneu représente entre 70% et 80% de leur chiffre d’affaires. La plupart conservent une forte activité industrielle et BtoB (pneus poids lourds, génie civil, agraire et gestion de parcs de véhicules) qui représente environ la moitié de leur chiffre d’affaires.
Issus de la grande distribution
Apparus dans les années 80-90 dans le sillage des enseignes de grande distribution, les centres autos se sont installés dans les zones commerciales aux abords des hypermarchés et aux côtés des enseignes de bricolage, d’équipements de la maison et de la personne. Aux espaces de vente en libre-service d'accessoires automobile sont accolées des baies de montage.
Spécialistes de l’entretien et de la vente d’équipements et accessoires automobile, le pneumatique représente environ 30% à 40% de leur chiffre d’affaires et demeure un produit d’appel très efficace.
Spécialiste de l'entretien
Ce concept de distribution né aux États-Unis a été adapté pour la France par des enseignes spécialisées sur certains types d’équipement d’usure de la voiture (pot d’échappement, freins, amortisseurs). Ils sont généralement situés dans des zones urbaines denses où leur activité s’est élargie à l'ensemble des opérations dites de maintenance automobile, c'est à dire le remplacement des organes qui s'usent le plus rapidement sur un véhicule. Le pneu représente environ 50% de leur chiffre d’affaires.
Concessionnaires, agents et garagistes
Leurs activités principales et historiques sont la vente de véhicule neuf ou d’occasion et leur réparation.
Les concessions automobile et leur réseau d'agents demeurent le principal accès des constructeurs automobile au marché des particuliers. En France, ils sont mono-marques même si l'exclusivité s'est peu à peu élargie à l'ensemble des marques des groupes de constructeurs (Peugeot, Citroën, ...).
Les garagistes ou MRA (mécanique réparation automobile) se concentrent sur les réparations mécaniques complexes et sont majoritairement indépendants et multimarques.
Le pneu ne représente qu’une faible part de leur CA (moins de 10%).
Spécialistes de la vente en ligne
Derniers entrants sur le marché, les sites de ventes en ligne spécialisés sont apparus dans les années 2000 mais ont véritablement pris leur essor 10 ans plus tard. L’obligation de proposer à leurs clients un service de montage pour les pneus achetés en ligne est une contrainte majeure. La plupart se sont organisés en créant des partenariats avec des garagistes ou des prestataires indépendants mobiles sur un modèle proche de celui d’Uber. Les leaders sont passés sous le giron de groupes industriels, de grossistes ou d’enseignes de distribution.
Leur part de marché est estimée à 16%.
La consommation de pneus en France
Sur le long terme, la consommation de pneus de rechange en France a évolué en fonction de plusieurs facteurs.
Plus de véhicules en circulation ne veut pas dire plus de pneus changés
Le marché du pneu français ne suit pas seulement la croissance du parc. Sur la base des séries publiques SDES, le parc TC4 France (VP + VUL) est passé d’environ 41,1 millions de véhicules en 2012 à 45,9 millions en 2024, soit une hausse proche de 12 %. Sur la même période, les kilomètres TC4 sont restés presque stables, autour de 537 à 544 milliards de km, avec un creux de 467 milliards en 2020. Les ventes de remplacement TC4 des canaux panélisés par GfK/Syndicat du pneu sont passées d’environ 17,9 millions d’unités en 2012 à 17,2 millions en 2024.
En 2012, les ventes de remplacement TC4 représentaient environ 436 pneus pour 1 000 véhicules du parc TC4; en 2024, on est autour de 375 pneus pour 1 000 véhicules.
En revanche, rapportées aux kilomètres parcourus, les ventes restent beaucoup plus stables, autour de 30 à 33 pneus par million de km selon les années.
Sur les 15 dernières années, la croissance du parc a donc été presque entièrement neutralisée par la baisse tendancielle du kilométrage par véhicule et par les chocs de crise.
Les causes « sociétales » du tassement des ventes
- Les « chocs de mobilité » : le marché TC4 2020 recule fortement avec la pandémie et cause un effondrement des kilomètres parcourus. Cette crise a été précédée d’autres de moindre intensité : Gilets jaunes, grognes sociales due à la réforme des retraites, etc.
- Deuxièmement, le télétravail réduit une partie des trajets pendulaires; l’Insee montre que le télétravail s’est installé durablement, même s’il recule légèrement en 2024.
- Troisièmement, les prix des carburants et l’inflation réduisent l’usage du véhicule et favorisent le report d’entretien.
- Quatrièmement, les prix des pneus eux-mêmes: en 2022, les hausses moyennes dépassent 10 % sur presque tous les segments, avec environ +13,8 % sur le tourisme, +14,9 % sur le VUL et +17,1 % sur le PL neuf. En 2024, les prix restent élevés malgré une quasi-stabilité moyenne.
Logiquement le mix pneu suit le mix véhicule
Le tourisme recule à long terme, la camionnette est plutôt stable à légèrement baissière sur le remplacement, tandis que le 4×4/SUV croît structurellement, tiré par le mix véhicule. En 2024, les pneus 4×4/SUV représentent désormais 10 % du sell-in TC4, avec une hausse annuelle de 13,1 %, alors que le tourisme continue d’être érodé par la substitution vers les SUV.
La saisonnalité a, elle aussi, changé de nature
Les pneus 4 saisons sur le segment tourisme sont passés d’une part marginale à une part majeure: environ 0,7 % du mix tourisme sell-out en 2014 contre environ 37 % en 2024, tandis que le pneu été est tombé d’environ 84 % à 53 %, et le pneu hiver d’environ 15 % à 10 %. La réglementation accentue cet effets de mix. La Loi Montagne, issue du décret du 16 octobre 2020 est entrée en vigueur le 1er novembre 2021. Cette règle n’augmentent pas le volume total de pneus à long terme, mais elle change fortement la composition de la demande, la saisonnalité et le positionnement prix.
Les capacités budgétaires des ménages à rude épreuve
La part de marché des pneus Premium a connu une diminution significative, passant de 70% en 2016 à 50% en 2025, soit une perte de 20 points de pourcentage sur une décennie. Ces pneus Premium se distinguent par l’intégration de technologies de pointe, offrant une sécurité accrue, un confort optimal, une empreinte écologique réduite et une usure prolongée, au détriment d’un coût plus élevé. À l’inverse, la part de marché des pneus bas de gamme a connu une croissance substantielle, passant de 9,6% à 21,4% sur la même période.
En 2016, le prix moyen d’un pneu Premium s’élevait à 91€ TTC, tandis que celui d’un pneu Low Cost était de 45€ TTC, soit la moitié du prix. En 2024, le prix moyen d’un pneu Premium a atteint 133€ TTC, enregistrant une hausse de 46%, tandis que celui d’un pneu Low Cost a progressé de 35,7% pour atteindre 61€ TTC.
Bien que, selon l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE), l’évolution du prix des pneus ne se soit pas révélée plus marquée que celle des prix du gaz, de l’électricité, des denrées alimentaires ou de l’essence, elle a néanmoins dépassé la croissance du budget moyen des ménages français. Cette situation impose aux consommateurs de procéder à des arbitrages entre dépenses contraintes et dépenses discrétionnaires, entre besoins essentiels et plaisirs.
Conclusion : quel visage a la France du pneu ?
La France est un pays où l’on conçoit des pneus que l’on fabrique de moins en moins. Elle a pu conservé un leader mondial (Michelin est le second manufacturier mondial en termes de chiffre d’affaires) mais a vu disparaitre un grand nombre de ses usines et de ses emplois.
Contrairement à son industrie, sa distribution s’est concentrée et renforcée, créant ainsi un nombre substantiel d’emplois de plus en plus qualifiés. Si l’on y consomme encore des pneus neufs, les règlementations de plus en plus strictes et les crises récurrentes ont entraîné des hausses de prix importantes. Ces hausses dépassent les capacités budgétaires des Français, ce qui a entraîné un tassement des ventes et une augmentation des exportations à bas coûts.
Monitoring, sources d'études et volumes
Le marché du pneu est très complexe à appréhender dans son ensemble compte tenu de la grande diversité des acteurs qui y opèrent.
Selon Europool, environ 32 millions de pneus de remplacement tourisme et camionnette et 2 à 3 millions de pneus poids lourds sont déclarés avoir été mis sur le marché français chaque année par les manufacturiers ayant une activité industrielle sur le territoire européen. Mais, il est important de considérer que tous les manufacturiers ne déclarent pas leurs mises en marché sur le territoire français à Europool. Un certain nombre d’industriels hors UE, notamment d’origine asiatique exportent un nombre conséquent de pneumatiques en France et en Europe.
Du fait de l’obligation de financement du recyclage par les producteurs de pneus, l’ADEME tient un registre recensant les mises sur le marché et les mises au rebut de pneus sur le territoire Français. Selon l’ADEME, en 2022, 48,1 millions de pneus de véhicules légers ont été mis sur le marché en France, parmi lesquels 5,9 millions sont des pneus de 1ère monte qui équipent les véhicules neufs, soit 42,2 millions de pneumatiques de rechange.